L’usage du numérique dans les démarches collaboratives de territoires


Un article initialement paru dans le cahier de prospective "l'efficacité collective à l'ère numérique" du Think Thank Futur Numérique de la Fondation Télécom.


  • Le numérique fait aujourd’hui parti de notre quotidien. Le système pair-à-pair (peer to peer en anglais) - en permettant à plusieurs ordinateurs de communiquer et de partager des données - a ainsi rendu possible l’échange de biens, de services, de connaissances, de compétences à grande échelle, entre un grand nombre d’utilisateurs connectés. Il nous est désormais possible d’accéder à une multitude d’informations, de les partager et de contribuer via les réseaux sociaux, blogs ou sites Internet. Le web 2.0 permet de nous faire passer de spectateur du net à contributeur.

  • S’il change les choses au niveau individuel, le numérique transforme aussi nos façons de nous organiser collectivement. Les réseaux sociaux, les listes de discussion, les documents d’écriture en ligne, les gestionnaires de tâches, sont autant d’outils qui facilitent le travail en groupe, en synchrone ou non. Ces pratiques collaboratives numériques ont donné naissance à des projets emblématiques, dans le domaine des logiciels libres (Linux, Wordpress), de la connaissance (Wikipédia, Open Street Map), et plus récemment du matériel (Arduino, Tabby, Flatshape, POC21).
  • Plus horizontal, moins hiérarchique, ce fonctionnement en réseau inspiré d’Internet infiltre progressivement nos pratiques de consommation, nos façons de voir et d’agir sur le monde. Et à l'heure de la réduction des finances publiques, du réchauffement climatique, d'une défiance généralisée des citoyens envers les institutions, la diffusion des pratiques collaboratives issues du numérique interroge le mode de développement hérité des deux dernières révolutions industrielles. Pour toutes ces raisons, il nous semble - au sein de Collporterre – que ces pratiques offrent de nouvelles opportunités pour imaginer un développement durable et solidaire à l'échelle des territoires.

Une diversité de pratiques collaboratives, de multiples usages numériques

  • La notion de pratiques collaboratives est relativement récente et intimement liée au développement du numérique. Elle recouvre une diversité et une hétérogénéité de pratiques – numériques ou non – et tente de cohabiter avec un ensemble de concepts plus ou moins proches, telles que l'économie collaborative ou l'économie contributive ; contribuant par là-même à nourrir un certain flou conceptuel. La difficulté est donc de circonscrire les pratiques collaboratives dans un champ précis. C’est pourquoi nous avons opté pour une approche non-exclusive autour de trois principes : des échanges en pair-à-pair (citoyens à citoyens, professionnels à professionnels), entre membres d’une communauté, induisant des règles d’organisation (visant à faciliter les échanges) et de sociabilité (au-delà du premier cercle de connaissances).

  • En 2013, dans le cadre d'un projet de recherche-action - intitulé dyte2co - nous avons initié un recensement des projets de consommation collaborative en Bretagne et en Loire Atlantique. Nous avons ainsi identifié plus de 900 projets. Cet état des lieux nous a principalement surpris sur deux aspects : le poids prépondérant des associations et la faible prédominance des plateformes numériques. En effet, alors que les services de consommation collaborative les plus connus sont principalement portés par des start-ups, 71% des projets recensés relèvent d'un statut associatif. Par ailleurs, seulement 22% des projets recensés assurent la mise en œuvre de leurs services exclusivement par une plateforme numérique. Autrement dit, 78% des services de consommation collaboratives bretons ne s'inscrivent pas dans le champs de l'économie numérique. En interrogeant plus précisément les usages numériques de ces initiatives, nous avons distingué trois catégories de projets de consommation collaborative.

  • Chaque jour émergent de nouveaux services portés par des entrepreneurs sociaux qui surfent sur la vague de l'économie collaborative. Ces entrepreneurs - individuels ou collectifs - imaginent des services numériques en pairs-à-pairs, pour « recréer du lien social entre voisins et dans les quartiers », pour permettre « aux personnes malades ou ayant des difficultés à se déplacer de faire leurs courses », aux personnes aux budget limités « de consommer sans être obligées de posséder ou d'acheter neuf ». Ces projets sont nés dans l'économie numérique. Leur développement repose avant tout sur la croissance de leur communauté d'usagers, clé de leur succès. L'amélioration de l'expérience utilisateur (ergonomie, fonctionnalités numériques) constitue alors leur principal levier d'action.

Ce marché est très concurrentiel (« winner takes all »). A l'échelle des territoires, ces projets sont peu nombreux. Le recensement en Bretagne et Loire atlantique a ainsi révélé l'existence de 60 starts-ups, soit seulement 6 % de l'ensemble des initiatives. L'ancrage géographique de ces projets est stratégique : une implantation urbaine – principalement à Nantes, Rennes et Brest - est généralement privilégiée, profitant ainsi des dynamiques de réseaux et des infrastructures dédiées à l'entrepreneuriat – tel que les incubateurs. Mais ces projets ont vocation à changer d'échelle, voire à quitter le territoire, pour se diffuser au niveau national et international.

  • Sur les 900 initiatives recensées, 71 % sont issues d'un autre courant entrepreneurial, à savoir l'économie sociale et solidaire (ESS). Ces entrepreneurs défendent, à travers les pratiques collectives qu'ils développent, une démocratie économique, une lucrativité limitée, une gouvernance élargie des différentes parties prenantes et une conception sociétale – et non uniquement économique - de la performance. Les Ressourceries, les SEL, les jardins partagés, sont pensés comme des alternatives au modèle économique dominant, qui privilégient la proximité, limitent les intermédiaires, et respectent les hommes et l'environnement. Bien loin des logiques de l'économie numérique qui animent les entrepreneurs sociaux, les usages numériques développés par ces projets restent, pour la plupart du temps, limités aux enjeux de communication et de simplification organisationnelle (fonctions supports). Le manque de temps, la méconnaissance des outils ou le sentiment de mise en difficulté technique constituent autant de freins à l'appropriation de la culture numérique par ces entrepreneurs. Par ailleurs, y percevant un potentiel risque d'exclusion (fracture d'usage numérique), ils privilégient la proximité physique à l'intermédiation numérique. Le développement de ces projets passe avant tout par la consolidation de leur communauté physique d'usagers. A travers l'organisation de réunions d'information, de rencontres thématiques, de permanences d'accueil, ces entrepreneurs structurent la mise en œuvre de leurs services autour de lieux « physiques ».

  • En prenant appui sur la définition proposée par L'association Ars Industrialis, nous avons identifié une troisième catégorie de pratiques collaboratives, que l'on peut rattacher à l'économie contributive : « Producteurs et consommateurs sont assimilés en tant que contributeurs ; la valeur produite par les contributeurs n'est pas intégralement monétarisable ; la production crée à la fois du savoir-faire et du savoir-vivre, et dépasse ainsi la simple subsistance [1]». Des initiatives telles qu'Incroyables Comestibles, Graines de troc, Disco Soupe, ont tous en commun de reposer sur un fonctionnement distribué et transparent, directement inspiré du fonctionnement en réseau d'Internet – à l'image des communautés pionnières du logiciel libre. Dotés de structures fréquemment informelles, le fonctionnement de ces projets se caractérise par un haut degré d'agilité et d'auto-organisation. Alors que les projets d'économie sociale et solidaire puisent leurs racines dans des normes et valeurs définies collectivement, leurs règles de fonctionnement se dessinent à travers un processus itératif d'intelligence collective imprégné de pratiques issues de la sociocratie [2] ou de la stigmergie [3]. Ces initiatives se construisent à travers l'engagement – composite, réversible et fragile – de ces usagers contributeurs. Elles se développent dans l’action, et dans l’action collective qui plus est, lorsque celle-ci prend une forme participative délibérative.

L'essor de ces pratiques collaboratives puise également ses racines dans l'évolution sociétale des logiques de socialisation et l'affirmation croissante de singularités individuelles. Ainsi, plus notre société se standardise - culture monde - plus nous assistons à une montée des particularismes. Dans son ouvrage La Société singulariste (2010), Danilo Martuccelli parle d'une « quête d’épanouissement de soi, entre soi, véritable volonté de se retrouver, de communiquer et d’exister entre singularités ». Portées par des expressions solidaires d'individus soucieux de trouver leur insertion dans des collectifs, ces projets collaboratifs constituent autant d'espaces d'engagements citoyens et de construction des singularités individuelles. Ils sont nourris de volontés individuelles ou collectives de faire autrement, d'agir pour le mieux vivre - ensemble sur leur territoire.

  • Inspirés par des actions existantes sur d'autres territoires, ces collectifs s'organisent pour porter chez eux une action qui leur fait sens. Leurs projets sont ainsi ancrés localement, mais inscrits dans un réseau plus large fortement outillé numériquement. A l'image du mouvement Disco Soupe, ces collectifs disposent d'outils de coordination à l'échelle nationale ou internationale (groupe Facebook, espace en ligne de travail partagé, instance de coordination). Si le fonctionnement du mouvement est encadré par une charte et des valeurs pour assurer une cohérence des actions locales, chaque collectif fonctionne en réseau distribué (23 communautés locales actives à ce jour en France). Ces groupes locaux s'auto-organisent généralement via une page Facebook et parfois des outils en ligne de travail partagé, permettant d'organiser collectivement les événements physiques (les disco soupes par exemple).

Les pratiques collaboratives au service du mieux vivre ensemble sur les territoires


  • On le voit, le numérique permet un renouvellement des formes d'implication et s'appuie dans le même temps sur de nouvelles aspirations citoyennes. Les projets – locaux, concrets – sont sources de richesses pour les territoires et participent selon nous à une reconfiguration du mieux vivre ensemble. Mais encore faut-il y associer une gouvernance territoriale qui favorise la contribution de tous.

  • Dans une société centrée depuis des décennies sur une organisation hiérarchique, ce fonctionnement en réseau bouleverse nos façons de faire. Les systèmes hiérarchiques et centralisés que sont les institutions publiques (l’État, les collectivités, l’École, l'Hôpital par exemple) ou les grandes entreprises privées issues du siècle dernier ne sont pas forcément adaptés pour ce mode de fonctionnement collaboratif et le développement des pratiques collaboratives au sein de ces instances se heurte à des freins importants : le cadre légal, le système administratif en place (notamment en France) mais aussi et surtout notre « culture collective ».

  • Pour autant, le numérique nous offre la possibilité de dépasser ces cadres et d'expérimenter de nouvelles façons de faire, plus efficientes, plus en proximité, plus réactives. La question de l'innovation est aujourd'hui admise comme un moteur du développement et de la survie des organisations. De plus en plus d’entrepreneurs sociaux, de collectifs de citoyens, d’associations innovent sans attendre les dirigeants, souvent dépassés par cette société du numérique, ascendante, collaborative [4]. (Rapport Lemoine, 2014). A l'heure des restrictions budgétaires qui obligent à repenser l'action publique, les pratiques collaboratives offrent une opportunité pour faire mieux avec moins. La créativité et l'inventivité politique des personnes impliquées dans des projets collaboratifs peuvent ainsi apporter aux acteurs publics la puissance de leurs imaginaires et leur capacité à nouer de nouvelles solidarités ; contribuant ainsi à la modernisation de l’action publique.

  • Cette action publique renouvelée n’est pas simple et ne va pas de soi. Dans le fonctionnement des services publics et collectivités, nous sommes habitués à définir et mettre en œuvre des politiques publiques prescrites ; nous sommes moins à l’aise avec la valorisation des initiatives, leur mise en réseau, et l’accompagnement du pouvoir d’agir de celles et ceux qui s’impliquent pour un mieux vivre ensemble.

  • C'est dans cette optique qu'est né Bretagne Créative, réseau régional des acteurs de l'innovation sociale ouverte. Initié en 2012 sur Brest avec le soutien de la collectivité, d'Imagination for people et de Collporterre, ce réseau informel s'est élargi en 2013 à l'échelle régionale. Bretagne Creative n’a pas de statut juridique propre. C’est un réseau informel dont les membres partagent la volonté de diffuser, de croiser et d’échanger autour de l’innovation sociale ouverte. L’ensemble des contenus numériques - sauf mention contraire - est ainsi disponible sous licence libre qui en facilite la diffusion et l’appropriation par d’autres, tout en respectant le droit d’auteur.

  • Le réseau Bretagne Créative s'appuie sur deux leviers d'actions principaux, qui s'alimentent l'un l'autre. Le premier levier est constitué de temps d'échanges physiques (partage d'expériences, valorisation de projets, collecte d'innovations sociales par exemple) ; le second est constitué d'un outil numérique contributif (www.bretagne-creative.net) permettant à tout à chacun de renseigner une innovation, de publier un article, de mettre à l'agenda un événement à venir.

  • Ce site Internet n'appartient pas à une collectivité, ni à une entreprise, mais à ceux qui l'alimentent. C'est un commun : il est animé par une dizaine de personnes (l'équipe de Collporterre ainsi que quelques techniciens de la Ville de Brest) qui accompagnent les auteurs à l'écriture et administrent le site Internet. Le comité de rédaction est ouvert aux contributeurs qui le souhaitent, encadré par une charte de fonctionnement. Cet outil numérique est aujourd'hui alimenté par plus de 200 rédacteurs qui enrichissent une cartographie libre et interopérable (qui alimente et est alimentée par une cartographie internationale pour éviter de recréer indéfiniment des outils) et qui publient régulièrement des articles et annoncent des événements locaux. Près de 200 innovations y sont recensées, plus de 600 articles publiés et le site attire près de 200 visites par jour.

  • Au-delà de l'outil contributif en tant que tel (qui constitue un bel exemple de pratique collaborative de territoire), c'est aussi et surtout la démarche de la collectivité (en attention et non en intention) qui mérite d'être soulignée. Car pour que les pratiques collaboratives puissent faire la preuve de leurs potentialités, les acteurs publics doivent avant tout changer de posture : plutôt que d’être « prescripteurs », ils doivent devenir « animateurs » ; passer d’une culture du secret et des logiques de pouvoir à une plus grande transparence, une confiance et un soutien envers la créativité entrepreneuriale et citoyenne. Aujourd'hui, les acteurs publics locaux sont souvent peu outillés pour se saisir pleinement des opportunités offertes par les pratiques collaboratives. Afin de dépasser ce constat et d'accompagner les acteurs territoriaux sur ce champ, nous avons initié en partenariat avec Télécom Bretagne et l'ADEME un nouveau programme de recherche-action intitulé DOMINO. Parce que le développement des pratiques collaboratives territoriales n'est pas une simple affaire d'outils numériques, mais bien de culture : la coopération ne se décrète pas, elle s'apprend !

  • Depuis 2012, en partenariat avec Télécom Bretagne et de nombreux autres partenaires, l'association Collporterre, explorent le mouvement des pratiques collaboratives.En partenariat avec la Région Bretagne, nous avons tout d’abord conduit une étude exploratoire intitulée  DyTe2Co en Bretagne historique, afin de dresser un premier état des lieux de la consommation collaborative. Cette étude a montré l’émergence d’un foisonnement de projets dans ce domaine. Ces premiers résultats nous ont convaincus de la nécessité de poursuivre nos explorations.
  • Nous avons alors initié le programme DOMINO - en partenariat avec l'ADEME - le programme DOMINO visant à outiller les acteurs territoriaux pour faire des pratiques collaboratives un leviers de développement de modes de vie durables sur leur territoire. Ce projet cherche à accompagner et outiller les acteurs locaux qui souhaitent faire du développement des pratiques collaboratives un levier de modes de vie durables sur leurs territoires.


Notes de bas de page :
[1] Source : http://arsindustrialis.org/economie-de-la-contribution
[2] La sociocratie est un mode de prise de décision et de gouvernance qui permet l'auto-organisation. Elle se définie par quatre règles : le consentement, les cercles, le double lien, l'élection sans candidat. Source : http://www.sociocratie.net
[3] En se basant sur la défintion de Wikipédia, Lilian Ricaud définit la stigmergie comm « une méthode de communication indirecte dans un environnement émergent auto-organisé, où les individus communiquent entre eux en modifiant leur environnement. Source : http://www.lilianricaud.com/travail-en-reseau/la-stigmergie-un-nouvelle-modele-de-gouvernance-collaborative/
[4] Rapport Lemoine sur la transition numérique de l'économie, 2014. Source : http://www.economie.gouv.fr/rapport-lemoine-sur-transformation-numerique-economie

Biographie
Gwendal Briand
Diplômé de Sciences Po Rennes (promo 2009), Gwendal dispose de plusieurs années d'expériences en aménagement durable du territoire - en France et à Montréal. De retour en Bretagne et après s'être formé à l'animation collaborative de projet en 2012, il co-fonde Collporterre, lui permettant d'associer ces deux approches - territoriales et collaboratives.


Amandine Piron
Diplômée de l'IEP de Lyon (promo 2009) en entrepreneuriat de projet en ESS, elle a co-fondée l'association Collporterre en 2012. Elle conduit parallèlement un doctorat de sociologie à l'Université de Bretagne Occidentale sur les dynamiques territoriales de l'innovation sociale.